Entre transformations physiques et émancipation intellectuelle, l’adolescence est l’âge de toutes les remises en question. C’est d’autant plus vrai pour un fils ou une fille d’immigrés: à tous les questionnements usuels et à tous les désagréments hormonaux, on ajoute un ensemble de mystère existentiels presque inextricables. C’est en quelque sorte le moment de “choisir son camp”: se réclamer d’”ailleurs”, en continuité des parents, ou se proclamer d’”ici”, en adéquation avec l’environnement dans lequel il/elle évolue? Et comment ne pas ressentir l’amer goût d’avoir trahi la moitié de ses amours, quel que soit l’un ou l’autre camp choisi? Existe-t-il une façon d’éviter de choisir, laisse-t-on les circonstances choisir pour nous, est-il possible de choisir les deux à la fois?
Egypto-tunisienne née en Suisse, je pense ne connaître personne qui ne m’ait au moins une fois posé la question: te sens-tu égyptienne, tunisienne ou suisse? Es-tu plutôt arabe ou plutôt occidentale? Cette interrogation m’a parfois lassée par sa récurrence, mais m’a souvent fait sourire: au fond, si on me pose la question, n’est-ce pas parce que mes gestes, mes faits, mes paroles, ne me placent ni dans un bloc ni dans l’autre? Il est vrai que je me sens en phase avec cette multiplicité culturelle aujourd’hui; cela n’a pas toujours été le cas. Dans les jeunes années de ma vie, j’étais plutôt tiraillée; j’étais un jour suisse, l’autre arabe, et ainsi j’alternais. Pour moi et pour tous les jeunes dans la même situation que la mienne, il y avait le besoin de s’identifier à quelque chose de grand, un idéal de la libération auquel adhérer en même temps qu’il ferait taire les hésitations et ce satané sentiment de n’appartenir jamais totalement ni à l’Europe, ni à l’”Arabie”. Souvent les figures historiques ont un effet de fascination sur nous encore supérieur à celui qu’ils ont sur les “autres” ados: El Che, Nelson Mandela, Malcolm X, Martin Luther King, Yasser Arafat, les étudiants de Tienanmen. J’aurais eu moins de 18 ans en 2008 que je n’aurais pas résisté à un “Yes We Can” au soir de l’élection historique d’Obama (bon j’avoue, l’ado qui vit en moi s’exprima par un voile humide sur mes yeux pendant quelques secondes de voir cet accomplissement historique pour l’humanité, avant que l’adulte pondérée, avec une déception non feinte, ne rappela qu’une bande de banksters et le recyclage des apôtres des intérêts cyniques en tout genre, c’était tout ce qui promettait de sortir de ce “changement” qui n’était que de façade). C’est l’âge où on gueule sa haine du capitalisme et du colonialisme, les pieds confortablement chaussés des dernières Nike et branché 24/7 sur MTV.
Jusqu’au jour où dans ma vingtaine à peine entamée, je décidai que le problème n’en était pas un: je pouvais simplement me considérer comme citoyenne du monde, porteuse de valeurs que je tentais à définir de façon la plus universaliste qui soit, que ma naissance dans un lieu donné à un moment donné avec des parents d’une culture donnée n’était qu’une somme de hasards, et que donc l’essentiel n’était pas là. La langue que l’on parle, me dis-je que ce n’était qu’un véhicule de communication, et qu’il il était donc absolument indifférent de s’exprimer dans un idiome plutôt qu’un autre. Que les traditions et les coutumes, conglomérat de superstitions et de nécessités d’autrefois, ne portaient rien de plus profond que du protocole ou rituel répété sans remise en question. Que l’objectivité, la philosophie rationaliste et la science seraient mes bases morales. Vivre ma vie avec des principes plutôt que des appartenances, c’était un beau programme.
Mais malheureusement, ou plutôt heureusement, ça n’a pu marcher que sur le papier. En effet, me nier pour prétendre me réinventer fut la violence la plus brutale que j’aurais pu m’infliger. Au fil des années, alors que j’essayais de prêter la sourde oreille aux battements spécifiques de mon coeur à chaque fois que j’entendais la mélodie de la langue arabe ou à chaque fois que j’entendais évoquer la neutralité suisse et son modèle unique d’ouverture à quatre langues et deux religions, je m’enfonçai de plus en plus dans la contradiction et le malaise. Le nationalisme, le patriotisme, le communautarisme, tout ça, tout ça, ça ne devait pas être moi. Je déprimai de plus en plus profondément, et un jour le voile se déchira: j’arrêtai de me fuir pour m’accepter telle que je suis. A la fois entièrement égyptienne, entièrement tunisienne, entièrement suisse. A la fois orientale et occidentale.
Et plus: le jour où je sus mettre un mot sur mon identité, je sus qui j’étais: Africaine d’Europe. Non pas Africaine en Europe ou Africaine-Européenne, mais réellement Africaine d’Europe. Mes parents ont migré physiquement, ont commencé une vie à partir de rien dans un pays où ils ne connaissaient personne. Ils ont emmené avec eux tout ce qui pouvait tenir dans des valises et dans une tête et dans un corps, et ils l’ont replanté en moi, puis ils m’ont nourrie et laissé me nourrir du terreau fertile de leur terre d’accueil. Moi, il m’a fallu un jour accepter de faire le trajet inverse, de comprendre profondément l’origine de ce qu’ils avaient planté en moi, pour gagner mon émancipation par la connaissance de qui j’étais.
Parce que le voyage fait partie intégrante de l’aventure familiale, l’identité dont résultent ces jeunes fils et filles d’immigrés est en fait une sorte de nomadisme culturel. Nous sommes des caravanes, avec des points d’attache sur la route, des refuges et des oasis qui se succèdent, des moyens d’orientation dont notre survie dépend. Nous assigner un foyer permanent et une vie sédentaire est si contraire à notre nature que c’est la voie la plus sûre vers notre perte, notre oubli, notre mort morale. Peut-être que les Africains d’Europe, c’est un peu les nouveaux gitans (avec lesquels d’ailleurs tant de points communs nous rapprochent que j’ai dû recevoir plus de réponses dans les notes des violons tziganes que dans les discours implacablement républicains de Nasser ou Bourguiba). Nos langues, nos musiques, nos littératures, nos us et coutumes, un mélange hétéroclite d’Afrique et d’Europe vivent simplement à travers notre présence quelque part ici ou là.
J’ai eu dans mon enfance mon American Dream: j’avais écrit dans mon journal intime de petite fille qu’un jour je serai cosmonaute ou présidente des Etats-Unis d’Amérique. Les rêves d’enfants ont ceci de particulier qu’ils ne connaissent pas l’impossible; l’adulte par contre sait les limites de sa condition, et donc arrête de rêver. Mon African Dream, ça a été la chance de découvrir tout un espace de moi-même que je n’avais pas encore exploré et donc où tout restait ouvert, que cet espace était ouvert en chaque Africain d’Europe, et que chaque jour, la jeune “Nation” des Africains d’Europe construisait encore notre culture commune, qui sera reconnue à part entière par les autres cultures, dont elle est à la fois descendante et indépendante. Et à chaque fois que dans le bus ou dans la rue je marche et que j’entends un “bled” ou “toubib” dans la bouche d’un “Suisse de souche”, j’ai un petit sourire: un Africain d’Europe est déjà passé par là.



