Je me rappelle d’une discussion que j’ai eu un jour sur un forum littéraire à l’occasion de la sortie du roman “Bohran al Assel” (“La preuve par le miel” en français) de l’écrivaine syrienne Salwa Al Neimi, dont le propos est de montrer l’ensemble des nuances linguistiques de la langue arabe pour exprimer l’érotisme. Je défendais mon avis à propos de la littérature érotique de langue arabe actuelle: surfaite, artificielle et par trop commerciale. Certains titres peuvent se détacher par une réelle qualité littéraire et une vraie force de narration, mais la majorité des romans érotiques arabes, éminemment lucratifs et à la mode, sont incapables de dépasser, malgré tout le marketing qui les porte, leur condition réelle de paralittérature faible. Mais voilà, dans un monde qui préjuge sur ces sombres et menaçants Arabo-Musulmans, il est encore plus fascinant de lire les aventures sensuelles de ces lascives Arabo-Musulmanes; la preuve, en général ces romans ne connaissent de succès commercial que dans leurs traductions, alors qu’à l’exception de rares exemples, au grand dam de leurs auteurs, la version originale ne suscite ni engouement ni, pire encore, indignation brutale (être censuré dans le monde arabe, c’est une aubaine pour une reconnaissance internationale). Des romans qui naissent et meurent dans l’indifférence suscitée par leur médiocrité purement littéraire. Je ne nie pas la censure chez nous; au contraire; premièrement je pense qu’elle est bien plus marquée pour les livres politiques, deuxièmement il est important de noter que le plus grand facteur d’inaccessibilité à la culture, au contenu subversif ou non, dans le monde arabo-musulman est le prix des livres, des séances de cinéma, des CD, des concerts.
Pour d’autres participants de ce forum, ils voyaient très positivement cette mode actuelle des romans érotiques qui, selon eux, serait nécessaire non seulement aux Arabes, héritiers d’une longue tradition dans l’érotologie, mais également aux non-Arabes, qui pourraient ainsi voir autre chose de nous que les clichés qui nous collent à la peau depuis le 11 septembre. Je m’étonnerai toujours qu’à chaque roman érotique arabe publié, il y ait toujours quelques uns (parmi lesquels invariablement l’éditeur et Malek Chebel) pour venir avec emphase parler de cet Age d’Or de la littérature arabe, celle qui produit en cette époque glorieuse les “Mille et Une Nuits” ou le “Jardin Parfumé“. Chaque livre érotique arabe devient en soi une sorte de bataille fantasmée contre l’”obscurantisme” religieux et se trouve l’occasion de rappeler qu’il fut une époque où l’érotisme était un sujet noble pour les savants arabes et que souvent ce furent des théologiens éminents qui écrivirent des traités sur le plaisir ou l’amour (ce qui est vrai, de très beaux textes ont été écrits; ma faveur personnel va au sublime traité sur l’amour galant “Le Collier de la Colombe” d’Ibn Hazm). Mais si je suis pour les romans érotiques qui sont écrits par envie pure de s’exprimer sur le mode sensuel, j’ai de la peine à cautionner la “littérature-justification” qui veut prouver au monde, arabe et non-arabe, que oui, nous, les Arabes, nous aussi, nous savons et aimons les plaisirs du corps. Ecrire pour exorciser un complexe civilisationnel, en quelque sorte. Triste utilisation de l’érotisme, qui ne lui fait même pas honneur.Je ne pense pas que c’est efficace de nous caricaturer en civilisation outrancièrement érotique juste pour pouvoir dire aux autres et à nous-mêmes que nous sommes normaux puisque nous baisons et que nous sommes pas les monstres que certains pensent que nous sommes, mais je ne peux contester que ce procédé au fond découle d’une sorte de malaise réel et généralisé, que j’appellerai la Nostalgie de l’Age d’Or Arabe.
Il n’est pas difficile d’observer que cette nostalgie de l’Age d’Or arabe, ce n’est pas un sentiment limité aux éditeurs commerciaux. Les scientifiques, les philosophes, les imams, les journalistes, les vendeurs de falafel et les piliers du café arabe du coin, tout le monde est nostalgique. C’est une histoire que chaque Arabe a vécue, enfin je pense. Un jour, un évènement, une injustice, un deuil; alors il regarde autour de lui, et l’état de délabrement du monde qui l’entoure l’écœure. L’atterre. Les choses vont si mal qu’il se demande comment avons-nous fait, nous les Arabes, pour en arriver là. Comment a-t-on pu passer des passés glorieux et conquérants, lumineux et fiers, à ce présent où l’échec et la douleur semblent être le lot quotidien de chacun d’entre nous. Il se souvient des paroles des poètes d’aujourd’hui, de Nizar Qabbani qui nous fustige à la mort de sa belle Balkis d’être le seul peuple au monde qui assassine le poème. Quelle déchéance! Il se rappelle alors de ce qu’on lui racontait dans son enfance sur l’époque des arabes astronomes et mathématiciens, et des poètes libres d’écrire l’amour et la politique et sur le rayonnement andalou. Dans un soupir il exprime sa lassitude, sa Nostalgie de l’Age d’Or Arabe. Amertume.
Nous les Arabes d’Europe, nous modulons en plus cette nostalgie sur un autre canal: regret de la grandeur passée de la civilisation arabo-musulmane conjuguée au frappant contraste que nous vivons dans nos allers-retours entre nos pays d’accueil et d’origine. Liberté d’expression, infrastructures qui fonctionnent, etc, etc. Sublime Occident pourvoyeur de tous les possibles et de toutes les humanismes, à l’aune duquel nous rêvons le progrès de l’Orient.
Sauf que la quête de toute histoire d’amour, c’est de continuer d’aimer bien après avoir passé le stage de l’idéalisation. Je n’ai su aimer vraiment “mon” Europe et “mon” Afrique que lorsque j’ai su sortir de leur idéalisation. Ce qui est étrange, c’est quand cette trajectoire se superpose précisément avec le passage de l’adolescence à l’âge adulte. C’est un peu comme se rendre compte que ses parents ne sont pas infaillibles, enfin je crois. Et tout comme il faut, pour vivre une enfance heureuse, un jour avoir cru – vraiment cru – que Papa, c’est Superman, peut-être que pour vivre une “identité heureuse d’Arabe/Africain d’Europe” il faut avoir passé par une phase de transition où la certitude est là d’appartenir à une Europe infiniment lumineuse tout en étant descendant d’une tradition arabo-musulmane porteuse de tous les raffinement et de tous les savoirs.
Je ne sais exactement ce que j’ai cessé d’idéaliser en premier, le passé glorieux arabe ou le présent glorieux européen (suisse, pour ma part). Je pense que ces deux désacralisations furent très fortement connectées, voire interdépendantes, de part les liens très étroits tissés entre les deux contrées par l’Histoire, souvent tragique et conflictuelle. Il faut dire que le contexte qui sévit depuis plus d’une décennie maintenant en Europe m’a largement aidé. Il aura fallu l’attentat du 11 septembre et la crise financière qui fait rage aujourd’hui encore pour lever le voile sur le réel malaise qui travaille l’Europe depuis la fin de la guerre froide. Le repli identitaire, le virage à droite et la peur de l’autre, l’africain/l’arabe/le musulman en première ligne. Aujourd’hui, je dois même parfois me dire “pauvre Suisse”/”pauvre France”/etc quand j’entends et lis certaines choses. La blogosphère francophone, obsédée depuis quelque temps par l’Islam, les Musulmans, les Arabes, les Africains, les immigrés, leurs desseins secrets de tuer la France et de l’envahir, ou d’islamiser la Suisse en la quadrillant de minarets, est le reflet de cette baisse de productivité innovante et constructive dans la pensée européenne. Heureusement, ce n’est pas un constat généralisé; il ne s’applique qu’à une frange, bien que cette frange dicte de plus en plus la loi.J’en suis arrivée à un stade où bien que profondément amoureuse de mon Europe et ce qu’elle a pu donner de meilleur, je suis convaincue que pour son bien, il va lui falloir mourir symboliquement et renaître de ses cendres. Nous sommes sur un continent globalement matérialiste où vivre dans des conditions financières certes plus difficiles que par le passé mais encore un million de fois meilleures que ce que vivent à peu près 80% du reste de la population mondiale, suffit à vaincre pas mal d’esprits et d’espoirs. Il paraît que les Français, les Suisses, les Scandinaves, selon les études, sont plus tristes et malheureux de leur quotidien que les Somaliens ou les Afghans. En Europe on ne meurt plus pour des idéaux, on meurt pour France Télécom, Peugeot ou Nestlé. Une étude montre que la profession en Suisse qui cumule le plus fort taux de suicide, de consommation de médicaments psychotropes et de drogues (cocaïne, etc)… est celle de banquier! Aurait-on cru un jour que l’être de plus malheureux du XXIème siècle, ce serait un banquier suisse?
Quant à l’Age d’Or arabe idéalisé, il m’a fallu mettre à plat ce que cette expression sous-tendait pour pouvoir la jauger avec objectivité. Bien que je parle arabe et que je vienne de deux pays parlant arabe, me dire “Arabe” est un abus de langage, en quelque sorte: à l’origine, sont Arabes les personnes issues ethniquement de la péninsule arabique, ce qui n’est pas mon cas. Mon Afrique du Nord génétique et culturelle me le dit, je trouve mes racines dans la Berbérie africaine (et d’ailleurs le mot “Afrique” vient du berbère “Tafriqt”, comme je l’appris plus tard), métissée d’un ensemble d’influences de ceux qui sont passés chez nous: Romains, Arabes, Ottomans, etc. Puis il m’a fallu aussi relativiser la “splendeur” de cette époque: les cours des rois étaient en effet le lieu d’une ébullition intellectuelle et artistique, mais la vie de courtisan, ce n’est pas représentatif d’une société. Ce n’est pas parce que des sultans commandaient des livres érotiques à des écrivains que ces mêmes livres se retrouvaient entre toutes les mains, que tout le monde était libre sur toutes les questions. Les rapports avec les intellectuels religieux étaient aussi parfois tendus comme le prouve l’exemple de vie Ahmad Ibn Hanbal (que Dieu l’agrée). D’éminents astronomes et mathématiciens, d’exceptionnels philosophes arabes ont en effet marqué l’histoire de leur talent et leur finesse de la compréhension du monde, mais n’évoluaient-ils pas dans un microcosme fermé au peuple? Existe-t-il un Age d’Or si la majorité n’en bénéficie pas, de ces lumières? Il m’a fallu accepter que l’Age d’Or arabe, il n’y en a jamais eu; d’Age d’Or européen non plus, la Renaissance n’étant qu’un mythe persistant pour enjoliver une réalité souvent honteuse.
Réussir à admettre que l’Histoire de l’humanité n’est pas vierge d’inhumanité, que les époques glorieuses ne sont que des mirages trompeurs, c’est bien le premier acte d’amour véritable que l’on peut consacrer à notre espèce: continuer à l’aimer, malgré la connaissance réelle de ce qu’elle est. C’est aussi le seul moyen pour ne pas être trop petit par rapport à son propre héritage: imparfait, il vient d’hommes et de femmes aussi incomplets que soi.





