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La Nostalgie de l’Age d’Or Arabe


Je me rappelle d’une discussion que j’ai eu un jour sur un forum littéraire à l’occasion de la sortie du roman “Bohran al Assel” (“La preuve par le miel” en français) de l’écrivaine syrienne Salwa Al Neimi, dont le propos est de montrer l’ensemble des nuances linguistiques de la langue arabe pour exprimer l’érotisme. Je défendais mon avis à propos de la littérature érotique de langue arabe actuelle: surfaite, artificielle et par trop commerciale. Certains titres peuvent se détacher par une réelle qualité littéraire et une vraie force de narration, mais la majorité des romans érotiques arabes, éminemment lucratifs et à la mode, sont incapables de dépasser, malgré tout le marketing qui les porte, leur condition réelle de paralittérature faible. Mais voilà, dans un monde qui préjuge sur ces sombres et menaçants Arabo-Musulmans, il est encore plus fascinant de lire les aventures sensuelles de ces lascives Arabo-Musulmanes; la preuve, en général ces romans ne connaissent de succès commercial que dans leurs traductions, alors qu’à l’exception de rares exemples, au grand dam de leurs auteurs, la version originale ne suscite ni engouement ni, pire encore, indignation brutale (être censuré dans le monde arabe, c’est une aubaine pour une reconnaissance internationale). Des romans qui naissent et meurent dans l’indifférence suscitée par leur médiocrité purement littéraire. Je ne nie pas la censure chez nous; au contraire; premièrement je pense qu’elle est bien plus marquée pour les livres politiques, deuxièmement il est important de noter que le plus grand facteur d’inaccessibilité à la culture, au contenu subversif ou non, dans le monde arabo-musulman est le prix des livres, des séances de cinéma, des CD, des concerts.

Pour d’autres participants de ce forum, ils voyaient très positivement cette mode actuelle des romans érotiques qui, selon eux, serait nécessaire non seulement aux Arabes, héritiers d’une longue tradition dans l’érotologie, mais également aux non-Arabes, qui pourraient ainsi voir autre chose de nous que les clichés qui nous collent à la peau depuis le 11 septembre. Je m’étonnerai toujours qu’à chaque roman érotique arabe publié, il y ait toujours quelques uns (parmi lesquels invariablement l’éditeur et Malek Chebel) pour venir avec emphase parler de cet Age d’Or de la littérature arabe, celle qui produit en cette époque glorieuse les “Mille et Une Nuits” ou le “Jardin Parfumé“.  Chaque livre érotique arabe devient en soi une sorte de bataille fantasmée contre l’”obscurantisme” religieux et se trouve l’occasion de rappeler qu’il fut une époque où l’érotisme était un sujet noble pour les savants arabes et que souvent ce furent des théologiens éminents qui écrivirent des traités sur le plaisir ou l’amour (ce qui est vrai, de très beaux textes ont été écrits; ma faveur personnel va au sublime traité sur l’amour galant “Le Collier de la Colombe” d’Ibn Hazm). Mais si je suis pour les romans érotiques qui sont écrits par envie pure de s’exprimer sur le mode sensuel, j’ai de la peine à cautionner la “littérature-justification” qui veut prouver au monde, arabe et non-arabe, que oui, nous, les Arabes, nous aussi, nous savons et aimons les plaisirs du corps. Ecrire pour exorciser un complexe civilisationnel, en quelque sorte. Triste utilisation de l’érotisme, qui ne lui fait même pas honneur.Je ne pense pas que c’est efficace de nous caricaturer en civilisation outrancièrement érotique juste pour pouvoir dire aux autres et à nous-mêmes que nous sommes normaux puisque nous baisons et que nous sommes pas les monstres que certains pensent que nous sommes, mais je ne peux contester que ce procédé au fond découle d’une sorte de malaise réel et généralisé, que j’appellerai la Nostalgie de l’Age d’Or Arabe.

Il n’est pas difficile d’observer que cette nostalgie de l’Age d’Or arabe, ce n’est pas un sentiment limité aux éditeurs commerciaux. Les scientifiques, les philosophes, les imams, les journalistes, les vendeurs de falafel et les piliers du café arabe du coin, tout le monde est nostalgique. C’est une histoire que chaque Arabe a vécue, enfin je pense. Un jour, un évènement, une injustice, un deuil; alors il regarde autour de lui, et l’état de délabrement du monde qui l’entoure l’écœure. L’atterre. Les choses vont si mal qu’il se demande comment avons-nous fait, nous les Arabes, pour en arriver là. Comment a-t-on pu passer des passés glorieux et conquérants, lumineux et fiers, à ce présent où l’échec et la douleur semblent être le lot quotidien de chacun d’entre nous. Il se souvient des paroles des poètes d’aujourd’hui, de Nizar Qabbani qui nous fustige à la mort de sa belle Balkis d’être le seul peuple au monde qui assassine le poème. Quelle déchéance! Il se rappelle alors de ce qu’on lui racontait dans son enfance sur l’époque des arabes astronomes et mathématiciens, et des poètes libres d’écrire l’amour et la politique et sur le rayonnement andalou. Dans un soupir il exprime sa lassitude, sa Nostalgie de l’Age d’Or Arabe. Amertume.

Nous les Arabes d’Europe, nous modulons en plus cette nostalgie sur un autre canal: regret de la grandeur passée de la civilisation arabo-musulmane conjuguée au frappant contraste que nous vivons dans nos allers-retours entre nos pays d’accueil et d’origine. Liberté d’expression, infrastructures qui fonctionnent, etc, etc. Sublime Occident pourvoyeur de tous les possibles et de toutes les humanismes, à l’aune duquel nous rêvons le progrès de l’Orient.

Sauf que la quête de toute histoire d’amour, c’est de continuer d’aimer bien après avoir passé le stage de l’idéalisation. Je n’ai su aimer vraiment “mon” Europe et “mon” Afrique que lorsque j’ai su sortir de leur idéalisation. Ce qui est étrange, c’est quand cette trajectoire se superpose précisément avec le passage de l’adolescence à l’âge adulte. C’est un peu comme se rendre compte que ses parents ne sont pas infaillibles, enfin je crois. Et tout comme il faut, pour vivre une enfance heureuse, un jour avoir cru – vraiment cru – que Papa, c’est Superman, peut-être que pour vivre une “identité heureuse d’Arabe/Africain d’Europe” il faut avoir passé par une phase de transition où la certitude est là d’appartenir à une Europe infiniment lumineuse tout en étant descendant d’une tradition arabo-musulmane porteuse de tous les raffinement et de tous les savoirs.

Je ne sais exactement ce que j’ai cessé d’idéaliser en premier, le passé glorieux arabe ou le présent glorieux européen (suisse, pour ma part). Je pense que ces deux désacralisations furent très fortement connectées, voire interdépendantes, de part les liens très étroits tissés entre les deux contrées par l’Histoire, souvent tragique et conflictuelle. Il faut dire que le contexte qui sévit depuis plus d’une décennie maintenant en Europe m’a largement aidé. Il aura fallu l’attentat du 11 septembre et la crise financière qui fait rage aujourd’hui encore pour lever le voile sur le réel malaise qui travaille l’Europe depuis la fin de la guerre froide. Le repli identitaire, le virage à droite et la peur de l’autre, l’africain/l’arabe/le musulman en première ligne. Aujourd’hui, je dois même parfois me dire “pauvre Suisse”/”pauvre France”/etc quand j’entends et lis certaines choses. La blogosphère francophone, obsédée depuis quelque temps par l’Islam, les Musulmans, les Arabes, les Africains, les immigrés, leurs desseins secrets de tuer la France et de l’envahir, ou d’islamiser la Suisse en la quadrillant de minarets, est le reflet de cette baisse de productivité innovante et constructive dans la pensée européenne. Heureusement, ce n’est pas un constat généralisé; il ne s’applique qu’à une frange, bien que cette frange dicte de plus en plus la loi.J’en suis arrivée à un stade où bien que profondément amoureuse de mon Europe et ce qu’elle a pu donner de meilleur, je suis convaincue que pour son bien, il va lui falloir mourir symboliquement et renaître de ses cendres. Nous sommes sur un continent globalement matérialiste où vivre dans des conditions financières certes plus difficiles que par le passé mais encore un million de fois meilleures que ce que vivent à peu près 80% du reste de la population mondiale, suffit à vaincre pas mal d’esprits et d’espoirs. Il paraît que les Français, les Suisses, les Scandinaves, selon les études, sont plus tristes et malheureux de leur quotidien que les Somaliens ou les Afghans. En Europe on ne meurt plus pour des idéaux, on meurt pour France Télécom, Peugeot ou Nestlé. Une étude montre que la profession en Suisse qui cumule le plus fort taux de suicide, de consommation de médicaments psychotropes et de drogues (cocaïne, etc)… est celle de banquier! Aurait-on cru un jour que l’être de plus malheureux du XXIème siècle, ce serait un banquier suisse?

Quant à l’Age d’Or arabe idéalisé, il m’a fallu mettre à plat ce que cette expression sous-tendait pour pouvoir la jauger avec objectivité. Bien que je parle arabe et que je vienne de deux pays parlant arabe, me dire “Arabe” est un abus de langage, en quelque sorte: à l’origine, sont Arabes les personnes  issues ethniquement de la péninsule arabique, ce qui n’est pas mon cas. Mon Afrique du Nord génétique et culturelle me le dit, je trouve mes racines dans la Berbérie africaine (et d’ailleurs le mot “Afrique” vient du berbère “Tafriqt”, comme je l’appris plus tard), métissée d’un ensemble d’influences de ceux qui sont passés chez nous: Romains, Arabes, Ottomans, etc. Puis il m’a fallu aussi relativiser la “splendeur” de cette époque: les cours des rois étaient en effet le lieu d’une ébullition intellectuelle et artistique, mais la vie de courtisan, ce n’est pas représentatif d’une société. Ce n’est pas parce que des sultans commandaient des livres érotiques à des écrivains que ces mêmes livres se retrouvaient entre toutes les mains, que tout le monde était libre sur toutes les questions. Les rapports avec les intellectuels religieux étaient aussi parfois tendus comme le prouve l’exemple de vie Ahmad Ibn Hanbal (que Dieu l’agrée). D’éminents astronomes et mathématiciens, d’exceptionnels philosophes arabes ont en effet marqué l’histoire de leur talent et leur finesse de la compréhension du monde, mais n’évoluaient-ils pas dans un microcosme fermé au peuple? Existe-t-il un Age d’Or si la majorité n’en bénéficie pas, de ces lumières? Il m’a fallu accepter que l’Age d’Or arabe, il n’y en a jamais eu; d’Age d’Or européen non plus, la Renaissance n’étant qu’un mythe persistant pour enjoliver une réalité souvent honteuse.

Réussir à admettre que l’Histoire de l’humanité n’est pas vierge d’inhumanité, que les époques glorieuses ne sont que des mirages trompeurs, c’est bien le premier acte d’amour véritable que l’on peut consacrer à notre espèce: continuer à l’aimer, malgré la connaissance réelle de ce qu’elle est. C’est aussi le seul moyen pour ne pas être trop petit par rapport à son propre héritage: imparfait, il vient d’hommes et de femmes aussi incomplets que soi.

Les 8 phrases préférées des mamans arabes à leur filles


Je n’aime pas trop faire dans les clichés, mais c’est exactement de quoi il s’agit ici: d’un cliché; peut-être parce que j’eus comme mère – que Dieu soit loué de cette immense bénédiction qu’Il m’ait accordée – une maman arabe si parfaitement, totalement, dans le cliché que je tends à croire que finalement, ce cliché-là, je ne vais pas lui faire la guerre. Parce que je t’aime, Maman.


Nous, Arabes, avons un attachement notoire pour nos familles et en particulier nos mères. Courageuses, aimantes, chaleureuses, complètement subjectives en toute matière, excessives tant dans la joie que dans la peine, les couleurs vives de nos mères, nous les portons dans nos comportements, dans nos rires, dans nos colères et dans nos pleurs. Et si, nous, “Africaines d’Europe” (plus particulièrement Maghrébines d’Europe), ne seront certainement pas une de ces “mères arabes” (notre équivalent de la mère juive) ou en tout cas pas une mère arabe aussi aboutie dans ce qu’elle a de si “caractéristique”, c’est parce qu’elles marquent une vraie époque, celle de la génération de nos mères, qui naquirent, vécurent, grandirent et émigrèrent dans des conditions particulières qui expliquent les alliances flamboyantes des traits de caractère affutés par leur vécu (tout début du post-colonialisme de nos pays d’origine, accès à l’éducation des jeunes filles, passage d’un continent à l’autre, d’un siècle à l’autre, etc, etc). Parfois, je me rappelle de scènes avec ma mère, et je me dis que j’aurais aimé pouvoir avoir un enregistrement de quelque dispute aux arguments ubuesques, de quelque longue “leçon sur les choses de la vie” qu’elle nous tint en pleine préparation d’un poulet rôti, de quelque amusement dérisoire… et puissé-je devenir un jour une mère ne serait-ce qu’à moitié aussi douée que ma mère.

1- Le Paradis est sous les pieds des mères, Al Jana ta’ht aqdam al Omahat! ou comment détourner le sens d’une parole du Prophète Mohammad (Paix et Bénédiction sur Lui) pour toujours arriver à ses fins avec sa progéniture

Votre Maman vous l’adorez, et en plus elle vous a bien élevé dans le respect; du coup, vous êtes du genre plutôt obéissante et sans trop de vagues. Sauf que parfois, vous, oui même vous, il vous arrive de ne pas être d’accord avec ce qu’elle attend de vous (l’accompagner à quelque visite ennuyeuse pour faire tapisserie, l’accompagner pour la trentième fois de l’année à Conforama sans y avoir effectué le moindre achat ou cesser d’utiliser le fard à paupières qu’elle n’aime pas et qui vous a pourtant coûté ch7am l’ihoud). Elle prend alors son air le plus docte pour vous asséner sa botte secrète: le Fameux Hadith du Paradis sous les Pieds des Mères (FHPPM). Il est intéressant de noter à quel point le sens du Hadith a été modifié à la cause maternelle: si d’origine le Prophète (Paix et Bénédiction sur Lui) l’utilisa dans le contexte particulier d’un homme qui souhaitait partir au loin mener la Guerre Sainte et auquel il rappela que ses devoirs envers ses proches (sa mère) qui avaient besoin de lui primaient, la conspiration des mères maghrébines aime à faire croire qu’il préconisait de ne jamais contredire une mère, sous peine de se retrouver privé(e) de Paradis, et ce de manière définitive, par le simple fait de son mécontentement. D’après une statistique personnelle, 99% des Arabes que je connais ignorent le véritable contexte et sens du Hadith pour lui substituer l’inexact FHPPM, si bien inoculé depuis nos jeunes années! Je pense sérieusement que le jour où le mythe du  FHPPM tombera et où la vraie version sera remise à la place exacte, ce sera l’équivalent des Révolutions Tunisienne, Russe et Française toutes mises ensemble! Petit truc perso: afin de neutraliser au mieux le FHPPM, allez à la pêche aux infos auprès de vos oncles et tantes pour tout apprendre des jeunes années de votre mère, il est fort probable que vous découvriez plus d’une anecdote où elle fut prise elle-même en flag’ de violation de FHPPM (PS: à user avec modération et pour servir des buts proportionnels: on ne grille pas sa meilleure cartouche, par exemple l’entêtement de votre mère à s’être mariée à votre père contre l’avis de sa mère, juste pour l’emporter un désaccord mineur, par exemple sur la robe que vous voulez porter au mariage de votre cousine).

2- A ton âge, nous étions si pauvres que … ou comment culpabiliser son enfant s’il ose émettre quelque chose qui ressemble de près ou de loin à du mécontentement ou de l’ennui (fonctionne tout aussi bien si ce n’est encore mieux avec les papas arabes)

Une des règles d’or des familles arabes, c’est que si les parents ont le droit à leurs jours de mauvaise humeur, aux moments d’ennui ou aux aliments qui ne leurs plaisent pas, il n’en n’est pas de même pour leurs fils  et filles. Tout sentiment un tant soit peu “négatif”, même s’il fait partie du cycle naturel des humeurs de l’humain, est interprété par les parents comme étant une expression éclatante d’insatisfaction de la vie qu’ils nous offrent. Vous n’aimez pas la viande avec les bouts de gras dessus? A ton âge nous étions si pauvres que la viande on n’en avait jamais de toute façon, d’un Aïd à l’autre! Vous vous plaignez devant votre garde-robe de n’avoir plus rien à vous mettre? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions qu’un seul pull pour faire tout l’hiver! Vous soupirez qu’il n’y a rien à la télé? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions pas l’électricité et nous faisions nos devoirs à la lumière d’une bougie et nous dormions tous serrés les uns comme les autres pour ne pas avoir froid! Vous dites en avoir marre des transports en commun surpeuplés le matin? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions pas les moyens d’un abonnement de bus, on y allait à pied!

3- Celui qui est né une nuit avant toi, te précède de loin dans la vie, Eli akbar menek b’lilla, yzid 3lik b’7ila ou comment faire passer son point de vue pour vérité absolue et universelle

Avez-vous déjà tenté de comprendre certains des raisonnements monstrueusement alambiqués mais terriblement sans faille de votre mère? Lui avez-vous déjà demandé comment elle avait fait pour vous capter dans vos cachoteries et manigances en un clin d’oeil? Bien sûr, parce que sa folle intuition c’est un mélange redoutable de 6ème sens féminin, de bienveillance maternelle et de sens pragmatique maghrébin à toute épreuve. Ajoutez à cela que votre mère n’a pas été formée par n’importe quelle académie:  la famille arabe élargie (oncles, tantes, cousins, belle-famille, etc, etc) est le meilleur apprentissage par la pratique qu’un humain puisse faire de la géostratégie politique et militaire; Sun Tsu peut aller se cacher avec son “Art de la Guerre”, après ça! Là où ça se gâte c’est quand elle pèche par excès de zèle: “Méfie-toi de celle-ci, derrière sa gentillesse je sens un truc pas net!”,”Il existe aucun homme sur Terre à qui tu peux donner ta confiance! Aucun!… A part ton père bien évidemment, mais ce n’est pas la même chose!”, “Dis non à tout, absolument tout, et s’il t’aime il viendra directement demander ta main!”. Tenter de la mettre au fait que le monde et ses us et coutumes ont changé ne sert à rien, puisque 1) ce n’est pas vrai, la nature humaine n’est pas une condition transitoire mais une constante de l’histoire 2) Si vous la contredisez cela ne fait que renforcer d’autant plus sa conviction d’avoir raison face à votre immaturité flagrante ………… et force est de constater qu’à chaque fois qu’elle m’a sorti sa phrase magique sur l’expérience de la vie, bah elle ne s’était jamais trompé… hasard des statistiques ou véritable omniscience maternelle?

4- Va te mettre à l’ombre, Emchi fel’dhol!, ou comment maintenir l’illusion que c’est en marchant à l’ombre des murets qu’on va se faire le teint de porcelaine qu’on a jamais eu

Dans le monde d’aujourd’hui, des gens du monde entier dépensent des milliers d’euros pour avoir la chance de pouvoir lézarder sur une plage des Maldives, de Hammamet ou de Charm el Sheikh, pour se rendre en solarium ou se tartiner de crèmes dans le but d’obtenir un teint hâlé qui leur donne si bonne mine. Vous, jeunes filles arabe, sans faire tout un cas de votre carnation naturelle, avouez quand même que votre teint c’est un de vos points forts. Bien que vous êtes un peu embêtée de ressembler à la fin de l’été à vous seule à l’ensemble des personnages réunis d’une affiche de “United Colors of Benetton” à cause des 40 zones de couleur différentes de votre corps (marques de bronzage des hauts à manches longues ou courtes, de la montre, des bretelles, des tongs, des lunettes de soleil), vous ne dramatisez donc pas d’un peu d’exposition au soleil, surtout après avoir passé un effroyable hiver long de 9mois pendant lesquels vous n’avez vu que grisaille… voilà qui n’est pas exactement au goût de votre mère, pour qui il faut vous maintenir le plus “blanche” possible, selon certains critères esthétiques en vigueur dans nos pays arabes d’origine (suffit de voir la couche de plâtre blanc qu’on étale sur le visage des mariées… ça leur donne un petit air Mime Marceau en keswa ou caftan), en vous poussant sous l’ombre d’un arbre dès que l’occasion s’en présente. Pondérons quand même notre propos: avec le temps, la quête de la blancheur a perdu de son attrait, grâce à la génération “Fair and Lovely” des crèmes blanchissantes et au passage cancérigènes qui ont dépopularisé le genre.

5- Ils vous apprennent quoi dans vos écoles?, Chi ‘aalmoukom fi mketebkom?ou la façon très personnelle de la maman maghrébine de participer au débat sur l’Education Nationale en crise

La plus grande espérance que nos mères ont fondées en nous est de vivre heureuses. Si, si. Et donc successful tant sur le plan personnel (=mariage) que professionnel, d’où un souci très marqué de nous voir réussir nos études. Je me rappelle de ma mère, effarée devant un 7/10 en maths, me demandant si j’avais besoin d’un répétiteur; j’ai dit non; elle en a quand même trouvé un; bref, fin de la petite parenthèse. Le jour où vous êtes entrées à la maternelle, votre mère a passé un marché avec l’Education Nationale: “Toi, l’école, tu t’occupes du versan scientifique-culturel-technique de son éducation, et laisse-moi m’occuper du reste (= comment devenir une parfaite housewife)”. L’école, puis le collège, puis le lycée, puis l’Université, c’est donc la promesse du bonheur à la portée de l’humanité, la garantie de vivre une vie à l’abri des vicissitudes du destin (ahhh! si seulement). Toute question qu’on peut se poser sur Le Monde (pas le journal), on doit appris à trouver sa réponse sur les bancs de l’Education Nationale. Ceci incluant de pouvoir au besoin réparer la télé qui marche pas, le four qui déconne, convertir de tête 3504 francs suisses en dinars tunisiens ou 10’804.50 Yen en anciennes lires italiennes, connaître par coeur le numéro de téléphone de tous les membres de la famille, savoir à quelle fréquence il faut arroser les orchidées, lui expliquer ce qui se passe en Palestine là maintenant à la seconde même. De quoi décontenancer une mère, le jour où elle réalise que non, l’Instruction Publique n’offre pas de cursus généralisé de plombier-électricien-médecin-kiné-mécanicien-broker-électronicien-cardiologue-politologue-traducteur.

6- Regarde ce que j’ai trouvé pour ton trousseau ou comment remplir aux trois quarts les placards d’articles de bain, de literie et d’ustensiles de cuisine auxquels on a pas le droit de toucher.

La première fois, vous vous en rappelez comme si c’était hier: vous aviez 15 ans à peine, un appareil dentaire, des lunettes et de l’acné; vous n’osiez même pas vous adresser aux garçons de la classe pour demander une feuille de papier ou une gomme, alors le mariage, il était peu probable que ce soit dans vos projets pour la décennie en cours. Votre Maman rentre tout juste d’une séance de shopping, les bras chargés de sacs. Elle commence alors à vous faire l’inventaire de ses trouvailles, de ses bonnes affaires, des bons plans qu’elle a découvert. Et là, entre le lot de 3 culottes fleuries 100% coton à 4 euros et les nouveaux torchons à carreaux pour la cuisine, elle brandit fièrement une parure de lit en satin, un set de linges de bain multicolores ou un service de six tasses à café avec sucrière et petit pot pour la crème assortis, un sourire radieux sur le visage. Elle vous annonce alors que c’est vrai qu’elle ne s’est mise que tardivement à constituer votre trousseau (!), mais que désormais elle se rattrapera. Et depuis, elle s’est bien rattrapée, certes: vous commencez même sérieusement à manquer d’espace de stockage. A votre vie maritale, finalement, pour l’instant il ne manque que l’accessoire principal, le mari; ma3lich si par malheur le Prince Charmant ne frappe pas à votre porte, vous pourrez toujours recycler votre trousseau dans une juteuse affaire: ouvrez un hôtel ou une maison d’hôte, vous avez largement de quoi accueillir en grande pompe.

7- Quand tu rateras le train, tes regrets ne te serviront pas, Lama yfoutek l’qitar, ma ifidekch en’ndam! ou comment faire dans la prophétie de gare à l’intention de celles qui traînent la patte pur trouver chaussure à son pied

Le grand classique: votre maman, ça a toujours été votre fan numéro 1 (ça tombe bien c’est réciproque :) ), elle vous trouve belle, gentille, polie, intelligente, et le mieux dans tout ça c’est que c’est grâce à elle (et c’est pas faux!). Elle a toujours tenu à ce que vous fassiez les meilleurs études et pas seulement parce qu’elle disait déjà à ses copines avant même que vous n’obteniez votre bac que sa fille était docteur (benti doctora). Sauf qu’à vous être noyée dans les livres qu’à votre Bac+XX (et qu’aucun des livres en questions ne traitait de la vraie question du siècle: comment éviter de craquer systématiquement sur les représentants les moins recommandables de la gent masculine?) vous avez atteint votre 25ème anniversaire – ô malheur – sans être même fiancée… Les lamentations, ce n’est pas productif,  alors Maman prend les devants et sort son Arme Fatale: son répertoire téléphonique, plus fourni que celui du président des USA himself, contenant les coordonnées de tous les membres d’un véritable réseau nébuleux d’agents infiltrés à faire pâlir de jalousie le Mossad, celui des mères arabes de la ville. Ni une ni deux, des rendez-vous sont arrangés, des visites à l’heure du thé se multiplient, et devant la déferlante de fils à maman au CV impeccable qui s’abat sur vous, vos refus successifs finissent tant par frustrer votre mère, qui, pour vous refiler un peu des angoisses qui l’empêchent de fermer l’oeil la nuit (je n’aurai jamais de petits-enfants!!!), n’hésite pas à donner dans la métaphore du train pour vous expliquer que refuser et repousser tout le monde c’est pas très raisonnable à votre âge avancé si proche de la date de péremption!

8- Quelqu’un nous a mis le mauvais oeil, Lazem wa7ed 7att’lna l’3in! ou comment imputer aux autres nos échecs

Elle a mis tant d’énergie, tant de passion, tant d’amour, tant d’espoirs en vous. Vous avez mis tant de vous-mêmes pour ne pas décevoir tous ces attentes. La vie ressemblant rarement à une comédie égyptienne des années 50 ou à une production bollywoodienne festive, il arrive parfois que vous rencontrez quelques échecs. L’immense majorité du temps, ces situations pourraient être expliquées par des mauvaises décisions sentimentales, un manque de préparation avant un examen, un pépin de santé, une déprime passagère, une marche d’escalier loupée ou une conjoncture peu favorable à l’embauche. Eh bien non, pour nos mères, c’est le mauvais oeil: c’est vrai, tant de qualités dans une seule et même personne (sa fille!), ne peut s’expliquer que par la jalousie des autres devant la perfection de cet être qu’elle a mis au monde! Souriez, au fond c’est un immense concentré de compliments! Alors la prochaine fois qu’elle vous parle de mauvais oeil dites-lui: “Je comprends qu’on puisse jalouser une personne qui a la chance d’avoir une mère aussi extraordinaire.”. Un joli sourire sur le visage d’une maman, ca n’a pas d’équivalent, et ça conjure tous les mauvais sorts de la vie.

My African Dream


Entre transformations physiques et émancipation intellectuelle, l’adolescence est l’âge de toutes les remises en question. C’est d’autant plus vrai pour un fils ou une fille d’immigrés: à tous les questionnements usuels et à tous les désagréments hormonaux, on ajoute un ensemble de mystère existentiels presque inextricables. C’est en quelque sorte le moment de “choisir son camp”: se réclamer d’”ailleurs”, en continuité des parents, ou se proclamer d’”ici”, en adéquation avec l’environnement dans lequel il/elle évolue? Et comment ne pas ressentir l’amer goût d’avoir trahi la moitié de ses amours, quel que soit l’un ou l’autre camp choisi? Existe-t-il une façon d’éviter de choisir, laisse-t-on les circonstances choisir pour nous, est-il possible de choisir les deux à la fois?

Egypto-tunisienne née en Suisse, je pense ne connaître personne qui ne m’ait au moins une fois posé la question: te sens-tu égyptienne, tunisienne ou suisse? Es-tu plutôt arabe ou plutôt occidentale? Cette interrogation m’a parfois lassée par sa récurrence, mais m’a souvent fait sourire: au fond, si on me pose la question, n’est-ce pas parce que mes gestes, mes faits, mes paroles, ne me placent ni dans un bloc ni dans l’autre? Il est vrai que je me sens en phase avec cette multiplicité culturelle aujourd’hui; cela n’a pas toujours été le cas. Dans les jeunes années de ma vie, j’étais plutôt tiraillée; j’étais un jour suisse, l’autre arabe, et ainsi j’alternais. Pour moi et pour tous les jeunes dans la même situation que la mienne, il y avait le besoin de s’identifier à quelque chose de grand, un idéal de la libération auquel adhérer en même temps qu’il ferait taire les hésitations et ce satané sentiment de n’appartenir jamais totalement ni à l’Europe, ni à l’”Arabie”. Souvent les figures historiques ont un effet de fascination sur nous encore supérieur à celui qu’ils ont sur les “autres” ados: El Che, Nelson Mandela, Malcolm X, Martin Luther King, Yasser Arafat, les étudiants de Tienanmen. J’aurais eu moins de 18 ans en 2008 que je n’aurais pas résisté à un “Yes We Can” au soir de l’élection historique d’Obama (bon j’avoue, l’ado qui vit en moi s’exprima par un voile humide sur mes yeux pendant quelques secondes de voir cet accomplissement historique pour l’humanité, avant que l’adulte pondérée, avec une déception non feinte, ne rappela qu’une bande de banksters et le recyclage des apôtres des intérêts cyniques en tout genre, c’était tout ce qui promettait de sortir de ce “changement” qui n’était que de façade). C’est l’âge où on gueule sa haine du capitalisme et du colonialisme, les pieds confortablement chaussés des dernières Nike et branché 24/7 sur MTV.

Jusqu’au jour où dans ma vingtaine à peine entamée, je décidai que le problème n’en était pas un: je pouvais simplement me considérer comme citoyenne du monde, porteuse de valeurs que je tentais à définir de façon la plus universaliste qui soit, que ma naissance dans un lieu donné à un moment donné avec des parents d’une culture donnée n’était qu’une somme de hasards, et que donc l’essentiel n’était pas là. La langue que l’on parle, me dis-je que ce n’était qu’un véhicule de communication, et qu’il il était donc absolument indifférent de s’exprimer dans un idiome plutôt qu’un autre. Que les traditions et les coutumes, conglomérat de superstitions et de nécessités d’autrefois, ne portaient rien de plus profond que du protocole ou rituel répété sans remise en question. Que l’objectivité, la philosophie rationaliste et la science seraient mes bases morales. Vivre ma vie avec des principes plutôt que des appartenances, c’était un beau programme.

Mais malheureusement, ou plutôt heureusement, ça n’a pu marcher que sur le papier. En effet, me nier pour prétendre me réinventer fut la violence la plus brutale que j’aurais pu m’infliger. Au fil des années, alors que j’essayais de prêter la sourde oreille aux battements spécifiques de mon coeur à chaque fois que j’entendais la mélodie de la langue arabe ou à chaque fois que j’entendais évoquer la neutralité suisse et son modèle unique d’ouverture à quatre langues et deux religions, je m’enfonçai de plus en plus dans la contradiction et le malaise. Le nationalisme, le patriotisme, le communautarisme, tout ça, tout ça, ça ne devait pas être moi. Je déprimai de plus en plus profondément, et un jour le voile se déchira: j’arrêtai de me fuir pour m’accepter telle que je suis. A la fois entièrement égyptienne, entièrement tunisienne, entièrement suisse. A la fois orientale et occidentale.

Et plus: le jour où je sus mettre un mot sur mon identité, je sus qui j’étais: Africaine d’Europe. Non pas Africaine en Europe ou Africaine-Européenne, mais réellement Africaine d’Europe. Mes parents ont migré physiquement, ont commencé une vie à partir de rien dans un pays où ils ne connaissaient personne. Ils ont emmené avec eux tout ce qui pouvait tenir dans des valises et dans une tête et dans un corps, et ils l’ont replanté en moi, puis ils m’ont nourrie et laissé me nourrir du terreau fertile de leur terre d’accueil. Moi, il m’a fallu un jour accepter de faire le trajet inverse, de comprendre profondément l’origine de ce qu’ils avaient planté en moi, pour gagner mon émancipation par la connaissance de qui j’étais.

Parce que le voyage  fait partie intégrante de l’aventure familiale, l’identité dont résultent ces jeunes fils et filles d’immigrés est en fait une sorte de nomadisme culturel. Nous sommes des caravanes, avec des points d’attache sur la route, des refuges et des oasis qui se succèdent, des moyens d’orientation dont notre survie dépend. Nous assigner un foyer permanent et une vie sédentaire est si contraire à notre nature que c’est la voie la plus sûre vers notre perte, notre oubli, notre mort morale. Peut-être que les Africains d’Europe, c’est un peu les nouveaux gitans (avec lesquels d’ailleurs tant de points communs nous rapprochent que j’ai dû recevoir plus de réponses dans les notes des violons tziganes que dans les discours implacablement républicains de Nasser ou Bourguiba). Nos langues, nos musiques, nos littératures, nos us et coutumes, un mélange hétéroclite d’Afrique et d’Europe vivent simplement à travers notre présence quelque part ici ou là.

J’ai eu dans mon enfance mon American Dream: j’avais écrit dans mon journal intime de petite fille qu’un jour je serai cosmonaute ou présidente des Etats-Unis d’Amérique. Les rêves d’enfants ont ceci de particulier qu’ils ne connaissent pas l’impossible; l’adulte par contre sait les limites de sa condition, et donc arrête de rêver. Mon African Dream, ça a été la chance de découvrir tout un espace de moi-même que je n’avais pas encore exploré et donc où tout restait ouvert, que cet espace était ouvert en chaque Africain d’Europe, et que chaque jour, la jeune “Nation” des Africains d’Europe construisait encore notre culture commune, qui sera reconnue à part entière par les autres cultures, dont elle est à la fois descendante et indépendante. Et à chaque fois que dans le bus ou dans la rue je marche et que j’entends un “bled” ou “toubib” dans la bouche d’un “Suisse de souche”, j’ai un petit sourire: un Africain d’Europe est déjà passé par là.

L’Arabe, le nouvel Homo Politicus


Est-il être plus politisé que l’”Arabe”? L’Arabe-de-l’Islam-politique, l’Arabe-du-conflit-israelo-palestinien, l’Arabe-du-pétrole, l’Arabe-des-politiques-de-migration-et-d’intégration, l’Arabe-des-dictatures-arabes, l’Arabe-musulman-même-quand-il-n’est-pas-musulman, l’Arabe-qui-regarde-al-Jazeera et maintenant … l’Arabe-qui-fait-des-révolutions? Non, il n’existe pas être plus politisé que l’Arabe.

L’Arabe est dictateur,  terroriste (version Frère Musulman, Hezbollah Hamas ou Al-Qaeda, au choix), militaire ou policier au fait des dernières nouveautés en matière de torture des opposants politiques, migrant sur une frêle barque sur une Méditerranée, foule silencieuse ou masse en liesse, imam qui appelle au djihad dans les caves des banlieues, femme voilée ou homme barbu, parfois intello estampillé-Sciences-Po-Paris-aux-joues-glabres-citant-les-Lumières, parfois ouvrier analphabète impossible à intégrer, et depuis un mois à peine il blogue et tweet sa démocratie. Il n’y a guère que quand l’Arabe mange un couscous qu’il sort du politique. Le reste est Terra Incognita pour l’Arabe. Il ne danse pas le tango, ne se passionne pas pour les échecs, ne lit jamais pour le plaisir de lire, ne se vautre jamais devant un match de foot, ne bougonne pas des insultes dans sa barbe quand il klaxonne les mauvais conducteurs, il ne fait jamais semblant de comprendre l’art abstrait tout en se demandant pourquoi une toile si moche vaut autant d’argent, et il ne rêve pas.

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, un peu après le choc des civilisations mais un peu avant la Révolution de Jasmin, l’Arabe avait un comportement prévisible, déterministe. Il était l’oppressé parfait des dictatures oppressantes et il était confortable de savoir qu’il n’avait qu’une seule alternative: se taire ou foncer droit dans la foule, une ceinture d’explosifs au tour de la taille. Très, très, très rarement, on pouvait échapper à ce destin d’Arabe si on s’extrayait totalement de ce carcan arabo-musulman et qu’on passait le reste de sa vie à le dénoncer, à expliquer pourquoi le désespoir de vivre libre est une condition indépassable de l’Arabe tant qu’il ne rejette pas l’Arabe qui est en lui, tel le rescapé d’un naufrage qui raconte avec les yeux encore habités de peur à quoi ressemble un grand requin blanc de près. L’Arabe était le parfait Homo Politicus: rouage parfaitement indissociable de la machine détraquée qui à la fois le produisait et l’employait, qui ne le formait que pour l’endommager inexorablement.

Aujourd’hui, à l’heure où l’Arabe a fait des révolutions, on se dit que visiblement quelque chose clochait dans le modèle. L’Arabe, enfin, surtout le jeune Arabe, est en fait un être qui facebook et tweet pour activer un réseau de protestation politique et renverser des dictatures. Il est activiste dans l’âme, un e-activiste branché nouvelles technologies et il démontre que la démocratie, même quand on fait tout pour l’empêcher d’infiltrer l’esprit des masses, émerge d’elle-même. Mais il reste totalement un être politique, car même quand le jeune arabe facebook sa life et son statut amoureux (it’s complicated) ou partage des photos de ses soirées surtout celles où ses amis ont l’air imbécile, il le fait avec un je-ne-sais-quoi de politique. L’image de l’Arabe a subi bien des bouleversements depuis le 14 janvier; qu’à cela ne tienne, il suffit de modifier la définition de l’Arabe dans le dictionnaire des clichés. La constante dans tout ça, c’est que l’Arabe reste envers et contre tout un Homo Politicus, version améliorée: Homo Politicus Arabica 2.0

Devrions-nous nous sentir fiers d’être enfin jugés à notre juste valeur, d’être passé du statut du petit rien écrasé par la répression au fiers citoyens qui portent leur démocratie comme une couronne de roses enfin écloses? Non, non, non. Au grand dam des amoureux du rangement systématique, ni l’Arabe, ni aucun autre n’a jamais été un Homo Politicus. Vue de l’esprit dont tout le monde se dit innocent mais dont on retrouve des bribes dans trop de discours.

En ce qui me concerne, je n’ai jamais été un Homo Politicus et ce n’est pas en me donnant une perspective plus flatteuse de ma classification que je vais commencer par m’en sentir honorée. Il en va de mon libre arbitre de ne pas me sentir déterminée uniquement par les règles du système, sans pour autant tomber dans l’illusion trompeuse et ingrate de m’être faite moi-même. Pour vivre, je n’ai pas comme seule alternative la marche forcée ou le besoin irrépressible de me démarquer du groupe pour me sentir exister. Si j’existe en moi-même, j’existe également par tout ce dont je ne suis qu’une sous-partie.

Mon destin n’est qu’une collaboration étroite entre ma condition de départ, des décisions personnelles et des décisions collectives. Je ne suis pas cet être en totalité politique et imbriqué dans sa propre problématique identitaire. Ma liberté c’est de me savoir un être aux multiples facettes, incluant mes dimensions politique et identitaire, que je tiens à faire savoir et valoir, mais dont la condition est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que d’être arabe. Et ça, c’est la négation définitive de l’Homo Politicus.



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