Je n’aime pas trop faire dans les clichés, mais c’est exactement de quoi il s’agit ici: d’un cliché; peut-être parce que j’eus comme mère – que Dieu soit loué de cette immense bénédiction qu’Il m’ait accordée – une maman arabe si parfaitement, totalement, dans le cliché que je tends à croire que finalement, ce cliché-là, je ne vais pas lui faire la guerre. Parce que je t’aime, Maman.

Nous, Arabes, avons un attachement notoire pour nos familles et en particulier nos mères. Courageuses, aimantes, chaleureuses, complètement subjectives en toute matière, excessives tant dans la joie que dans la peine, les couleurs vives de nos mères, nous les portons dans nos comportements, dans nos rires, dans nos colères et dans nos pleurs. Et si, nous, “Africaines d’Europe” (plus particulièrement Maghrébines d’Europe), ne seront certainement pas une de ces “mères arabes” (notre équivalent de la mère juive) ou en tout cas pas une mère arabe aussi aboutie dans ce qu’elle a de si “caractéristique”, c’est parce qu’elles marquent une vraie époque, celle de la génération de nos mères, qui naquirent, vécurent, grandirent et émigrèrent dans des conditions particulières qui expliquent les alliances flamboyantes des traits de caractère affutés par leur vécu (tout début du post-colonialisme de nos pays d’origine, accès à l’éducation des jeunes filles, passage d’un continent à l’autre, d’un siècle à l’autre, etc, etc). Parfois, je me rappelle de scènes avec ma mère, et je me dis que j’aurais aimé pouvoir avoir un enregistrement de quelque dispute aux arguments ubuesques, de quelque longue “leçon sur les choses de la vie” qu’elle nous tint en pleine préparation d’un poulet rôti, de quelque amusement dérisoire… et puissé-je devenir un jour une mère ne serait-ce qu’à moitié aussi douée que ma mère.
1- Le Paradis est sous les pieds des mères, Al Jana ta’ht aqdam al Omahat! ou comment détourner le sens d’une parole du Prophète Mohammad (Paix et Bénédiction sur Lui) pour toujours arriver à ses fins avec sa progéniture
Votre Maman vous l’adorez, et en plus elle vous a bien élevé dans le respect; du coup, vous êtes du genre plutôt obéissante et sans trop de vagues. Sauf que parfois, vous, oui même vous, il vous arrive de ne pas être d’accord avec ce qu’elle attend de vous (l’accompagner à quelque visite ennuyeuse pour faire tapisserie, l’accompagner pour la trentième fois de l’année à Conforama sans y avoir effectué le moindre achat ou cesser d’utiliser le fard à paupières qu’elle n’aime pas et qui vous a pourtant coûté ch7am l’ihoud). Elle prend alors son air le plus docte pour vous asséner sa botte secrète: le Fameux Hadith du Paradis sous les Pieds des Mères (FHPPM). Il est intéressant de noter à quel point le sens du Hadith a été modifié à la cause maternelle: si d’origine le Prophète (Paix et Bénédiction sur Lui) l’utilisa dans le contexte particulier d’un homme qui souhaitait partir au loin mener la Guerre Sainte et auquel il rappela que ses devoirs envers ses proches (sa mère) qui avaient besoin de lui primaient, la conspiration des mères maghrébines aime à faire croire qu’il préconisait de ne jamais contredire une mère, sous peine de se retrouver privé(e) de Paradis, et ce de manière définitive, par le simple fait de son mécontentement. D’après une statistique personnelle, 99% des Arabes que je connais ignorent le véritable contexte et sens du Hadith pour lui substituer l’inexact FHPPM, si bien inoculé depuis nos jeunes années! Je pense sérieusement que le jour où le mythe du FHPPM tombera et où la vraie version sera remise à la place exacte, ce sera l’équivalent des Révolutions Tunisienne, Russe et Française toutes mises ensemble! Petit truc perso: afin de neutraliser au mieux le FHPPM, allez à la pêche aux infos auprès de vos oncles et tantes pour tout apprendre des jeunes années de votre mère, il est fort probable que vous découvriez plus d’une anecdote où elle fut prise elle-même en flag’ de violation de FHPPM (PS: à user avec modération et pour servir des buts proportionnels: on ne grille pas sa meilleure cartouche, par exemple l’entêtement de votre mère à s’être mariée à votre père contre l’avis de sa mère, juste pour l’emporter un désaccord mineur, par exemple sur la robe que vous voulez porter au mariage de votre cousine).
2- A ton âge, nous étions si pauvres que … ou comment culpabiliser son enfant s’il ose émettre quelque chose qui ressemble de près ou de loin à du mécontentement ou de l’ennui (fonctionne tout aussi bien si ce n’est encore mieux avec les papas arabes)
Une des règles d’or des familles arabes, c’est que si les parents ont le droit à leurs jours de mauvaise humeur, aux moments d’ennui ou aux aliments qui ne leurs plaisent pas, il n’en n’est pas de même pour leurs fils et filles. Tout sentiment un tant soit peu “négatif”, même s’il fait partie du cycle naturel des humeurs de l’humain, est interprété par les parents comme étant une expression éclatante d’insatisfaction de la vie qu’ils nous offrent. Vous n’aimez pas la viande avec les bouts de gras dessus? A ton âge nous étions si pauvres que la viande on n’en avait jamais de toute façon, d’un Aïd à l’autre! Vous vous plaignez devant votre garde-robe de n’avoir plus rien à vous mettre? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions qu’un seul pull pour faire tout l’hiver! Vous soupirez qu’il n’y a rien à la télé? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions pas l’électricité et nous faisions nos devoirs à la lumière d’une bougie et nous dormions tous serrés les uns comme les autres pour ne pas avoir froid! Vous dites en avoir marre des transports en commun surpeuplés le matin? A ton âge nous étions si pauvres que nous n’avions pas les moyens d’un abonnement de bus, on y allait à pied!

3- Celui qui est né une nuit avant toi, te précède de loin dans la vie, Eli akbar menek b’lilla, yzid 3lik b’7ila ou comment faire passer son point de vue pour vérité absolue et universelle
Avez-vous déjà tenté de comprendre certains des raisonnements monstrueusement alambiqués mais terriblement sans faille de votre mère? Lui avez-vous déjà demandé comment elle avait fait pour vous capter dans vos cachoteries et manigances en un clin d’oeil? Bien sûr, parce que sa folle intuition c’est un mélange redoutable de 6ème sens féminin, de bienveillance maternelle et de sens pragmatique maghrébin à toute épreuve. Ajoutez à cela que votre mère n’a pas été formée par n’importe quelle académie: la famille arabe élargie (oncles, tantes, cousins, belle-famille, etc, etc) est le meilleur apprentissage par la pratique qu’un humain puisse faire de la géostratégie politique et militaire; Sun Tsu peut aller se cacher avec son “Art de la Guerre”, après ça! Là où ça se gâte c’est quand elle pèche par excès de zèle: “Méfie-toi de celle-ci, derrière sa gentillesse je sens un truc pas net!”,”Il existe aucun homme sur Terre à qui tu peux donner ta confiance! Aucun!… A part ton père bien évidemment, mais ce n’est pas la même chose!”, “Dis non à tout, absolument tout, et s’il t’aime il viendra directement demander ta main!”. Tenter de la mettre au fait que le monde et ses us et coutumes ont changé ne sert à rien, puisque 1) ce n’est pas vrai, la nature humaine n’est pas une condition transitoire mais une constante de l’histoire 2) Si vous la contredisez cela ne fait que renforcer d’autant plus sa conviction d’avoir raison face à votre immaturité flagrante ………… et force est de constater qu’à chaque fois qu’elle m’a sorti sa phrase magique sur l’expérience de la vie, bah elle ne s’était jamais trompé… hasard des statistiques ou véritable omniscience maternelle?
4- Va te mettre à l’ombre, Emchi fel’dhol!, ou comment maintenir l’illusion que c’est en marchant à l’ombre des murets qu’on va se faire le teint de porcelaine qu’on a jamais eu
Dans le monde d’aujourd’hui, des gens du monde entier dépensent des milliers d’euros pour avoir la chance de pouvoir lézarder sur une plage des Maldives, de Hammamet ou de Charm el Sheikh, pour se rendre en solarium ou se tartiner de crèmes dans le but d’obtenir un teint hâlé qui leur donne si bonne mine. Vous, jeunes filles arabe, sans faire tout un cas de votre carnation naturelle, avouez quand même que votre teint c’est un de vos points forts. Bien que vous êtes un peu embêtée de ressembler à la fin de l’été à vous seule à l’ensemble des personnages réunis d’une affiche de “United Colors of Benetton” à cause des 40 zones de couleur différentes de votre corps (marques de bronzage des hauts à manches longues ou courtes, de la montre, des bretelles, des tongs, des lunettes de soleil), vous ne dramatisez donc pas d’un peu d’exposition au soleil, surtout après avoir passé un effroyable hiver long de 9mois pendant lesquels vous n’avez vu que grisaille… voilà qui n’est pas exactement au goût de votre mère, pour qui il faut vous maintenir le plus “blanche” possible, selon certains critères esthétiques en vigueur dans nos pays arabes d’origine (suffit de voir la couche de plâtre blanc qu’on étale sur le visage des mariées… ça leur donne un petit air Mime Marceau en keswa ou caftan), en vous poussant sous l’ombre d’un arbre dès que l’occasion s’en présente. Pondérons quand même notre propos: avec le temps, la quête de la blancheur a perdu de son attrait, grâce à la génération “Fair and Lovely” des crèmes blanchissantes et au passage cancérigènes qui ont dépopularisé le genre.
5- Ils vous apprennent quoi dans vos écoles?, Chi ‘aalmoukom fi mketebkom?, ou la façon très personnelle de la maman maghrébine de participer au débat sur l’Education Nationale en crise
La plus grande espérance que nos mères ont fondées en nous est de vivre heureuses. Si, si. Et donc successful tant sur le plan personnel (=mariage) que professionnel, d’où un souci très marqué de nous voir réussir nos études. Je me rappelle de ma mère, effarée devant un 7/10 en maths, me demandant si j’avais besoin d’un répétiteur; j’ai dit non; elle en a quand même trouvé un; bref, fin de la petite parenthèse. Le jour où vous êtes entrées à la maternelle, votre mère a passé un marché avec l’Education Nationale: “Toi, l’école, tu t’occupes du versan scientifique-culturel-technique de son éducation, et laisse-moi m’occuper du reste (= comment devenir une parfaite housewife)”. L’école, puis le collège, puis le lycée, puis l’Université, c’est donc la promesse du bonheur à la portée de l’humanité, la garantie de vivre une vie à l’abri des vicissitudes du destin (ahhh! si seulement). Toute question qu’on peut se poser sur Le Monde (pas le journal), on doit appris à trouver sa réponse sur les bancs de l’Education Nationale. Ceci incluant de pouvoir au besoin réparer la télé qui marche pas, le four qui déconne, convertir de tête 3504 francs suisses en dinars tunisiens ou 10’804.50 Yen en anciennes lires italiennes, connaître par coeur le numéro de téléphone de tous les membres de la famille, savoir à quelle fréquence il faut arroser les orchidées, lui expliquer ce qui se passe en Palestine là maintenant à la seconde même. De quoi décontenancer une mère, le jour où elle réalise que non, l’Instruction Publique n’offre pas de cursus généralisé de plombier-électricien-médecin-kiné-mécanicien-broker-électronicien-cardiologue-politologue-traducteur.
6- Regarde ce que j’ai trouvé pour ton trousseau ou comment remplir aux trois quarts les placards d’articles de bain, de literie et d’ustensiles de cuisine auxquels on a pas le droit de toucher.
La première fois, vous vous en rappelez comme si c’était hier: vous aviez 15 ans à peine, un appareil dentaire, des lunettes et de l’acné; vous n’osiez même pas vous adresser aux garçons de la classe pour demander une feuille de papier ou une gomme, alors le mariage, il était peu probable que ce soit dans vos projets pour la décennie en cours. Votre Maman rentre tout juste d’une séance de shopping, les bras chargés de sacs. Elle commence alors à vous faire l’inventaire de ses trouvailles, de ses bonnes affaires, des bons plans qu’elle a découvert. Et là, entre le lot de 3 culottes fleuries 100% coton à 4 euros et les nouveaux torchons à carreaux pour la cuisine, elle brandit fièrement une parure de lit en satin, un set de linges de bain multicolores ou un service de six tasses à café avec sucrière et petit pot pour la crème assortis, un sourire radieux sur le visage. Elle vous annonce alors que c’est vrai qu’elle ne s’est mise que tardivement à constituer votre trousseau (!), mais que désormais elle se rattrapera. Et depuis, elle s’est bien rattrapée, certes: vous commencez même sérieusement à manquer d’espace de stockage. A votre vie maritale, finalement, pour l’instant il ne manque que l’accessoire principal, le mari; ma3lich si par malheur le Prince Charmant ne frappe pas à votre porte, vous pourrez toujours recycler votre trousseau dans une juteuse affaire: ouvrez un hôtel ou une maison d’hôte, vous avez largement de quoi accueillir en grande pompe.

7- Quand tu rateras le train, tes regrets ne te serviront pas, Lama yfoutek l’qitar, ma ifidekch en’ndam! ou comment faire dans la prophétie de gare à l’intention de celles qui traînent la patte pur trouver chaussure à son pied
Le grand classique: votre maman, ça a toujours été votre fan numéro 1 (ça tombe bien c’est réciproque
), elle vous trouve belle, gentille, polie, intelligente, et le mieux dans tout ça c’est que c’est grâce à elle (et c’est pas faux!). Elle a toujours tenu à ce que vous fassiez les meilleurs études et pas seulement parce qu’elle disait déjà à ses copines avant même que vous n’obteniez votre bac que sa fille était docteur (benti doctora). Sauf qu’à vous être noyée dans les livres qu’à votre Bac+XX (et qu’aucun des livres en questions ne traitait de la vraie question du siècle: comment éviter de craquer systématiquement sur les représentants les moins recommandables de la gent masculine?) vous avez atteint votre 25ème anniversaire – ô malheur – sans être même fiancée… Les lamentations, ce n’est pas productif, alors Maman prend les devants et sort son Arme Fatale: son répertoire téléphonique, plus fourni que celui du président des USA himself, contenant les coordonnées de tous les membres d’un véritable réseau nébuleux d’agents infiltrés à faire pâlir de jalousie le Mossad, celui des mères arabes de la ville. Ni une ni deux, des rendez-vous sont arrangés, des visites à l’heure du thé se multiplient, et devant la déferlante de fils à maman au CV impeccable qui s’abat sur vous, vos refus successifs finissent tant par frustrer votre mère, qui, pour vous refiler un peu des angoisses qui l’empêchent de fermer l’oeil la nuit (je n’aurai jamais de petits-enfants!!!), n’hésite pas à donner dans la métaphore du train pour vous expliquer que refuser et repousser tout le monde c’est pas très raisonnable à votre âge avancé si proche de la date de péremption!
8- Quelqu’un nous a mis le mauvais oeil, Lazem wa7ed 7att’lna l’3in! ou comment imputer aux autres nos échecs
Elle a mis tant d’énergie, tant de passion, tant d’amour, tant d’espoirs en vous. Vous avez mis tant de vous-mêmes pour ne pas décevoir tous ces attentes. La vie ressemblant rarement à une comédie égyptienne des années 50 ou à une production bollywoodienne festive, il arrive parfois que vous rencontrez quelques échecs. L’immense majorité du temps, ces situations pourraient être expliquées par des mauvaises décisions sentimentales, un manque de préparation avant un examen, un pépin de santé, une déprime passagère, une marche d’escalier loupée ou une conjoncture peu favorable à l’embauche. Eh bien non, pour nos mères, c’est le mauvais oeil: c’est vrai, tant de qualités dans une seule et même personne (sa fille!), ne peut s’expliquer que par la jalousie des autres devant la perfection de cet être qu’elle a mis au monde! Souriez, au fond c’est un immense concentré de compliments! Alors la prochaine fois qu’elle vous parle de mauvais oeil dites-lui: “Je comprends qu’on puisse jalouser une personne qui a la chance d’avoir une mère aussi extraordinaire.”. Un joli sourire sur le visage d’une maman, ca n’a pas d’équivalent, et ça conjure tous les mauvais sorts de la vie.
Like this:
Like Loading...