Est-il être plus politisé que l’”Arabe”? L’Arabe-de-l’Islam-politique, l’Arabe-du-conflit-israelo-palestinien, l’Arabe-du-pétrole, l’Arabe-des-politiques-de-migration-et-d’intégration, l’Arabe-des-dictatures-arabes, l’Arabe-musulman-même-quand-il-n’est-pas-musulman, l’Arabe-qui-regarde-al-Jazeera et maintenant … l’Arabe-qui-fait-des-révolutions? Non, il n’existe pas être plus politisé que l’Arabe.
L’Arabe est dictateur, terroriste (version Frère Musulman, Hezbollah Hamas ou Al-Qaeda, au choix), militaire ou policier au fait des dernières nouveautés en matière de torture des opposants politiques, migrant sur une frêle barque sur une Méditerranée, foule silencieuse ou masse en liesse, imam qui appelle au djihad dans les caves des banlieues, femme voilée ou homme barbu, parfois intello estampillé-Sciences-Po-Paris-aux-joues-glabres-citant-les-Lumières, parfois ouvrier analphabète impossible à intégrer, et depuis un mois à peine il blogue et tweet sa démocratie. Il n’y a guère que quand l’Arabe mange un couscous qu’il sort du politique. Le reste est Terra Incognita pour l’Arabe. Il ne danse pas le tango, ne se passionne pas pour les échecs, ne lit jamais pour le plaisir de lire, ne se vautre jamais devant un match de foot, ne bougonne pas des insultes dans sa barbe quand il klaxonne les mauvais conducteurs, il ne fait jamais semblant de comprendre l’art abstrait tout en se demandant pourquoi une toile si moche vaut autant d’argent, et il ne rêve pas.
Jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, un peu après le choc des civilisations mais un peu avant la Révolution de Jasmin, l’Arabe avait un comportement prévisible, déterministe. Il était l’oppressé parfait des dictatures oppressantes et il était confortable de savoir qu’il n’avait qu’une seule alternative: se taire ou foncer droit dans la foule, une ceinture d’explosifs au tour de la taille. Très, très, très rarement, on pouvait échapper à ce destin d’Arabe si on s’extrayait totalement de ce carcan arabo-musulman et qu’on passait le reste de sa vie à le dénoncer, à expliquer pourquoi le désespoir de vivre libre est une condition indépassable de l’Arabe tant qu’il ne rejette pas l’Arabe qui est en lui, tel le rescapé d’un naufrage qui raconte avec les yeux encore habités de peur à quoi ressemble un grand requin blanc de près. L’Arabe était le parfait Homo Politicus: rouage parfaitement indissociable de la machine détraquée qui à la fois le produisait et l’employait, qui ne le formait que pour l’endommager inexorablement.
Aujourd’hui, à l’heure où l’Arabe a fait des révolutions, on se dit que visiblement quelque chose clochait dans le modèle. L’Arabe, enfin, surtout le jeune Arabe, est en fait un être qui facebook et tweet pour activer un réseau de protestation politique et renverser des dictatures. Il est activiste dans l’âme, un e-activiste branché nouvelles technologies et il démontre que la démocratie, même quand on fait tout pour l’empêcher d’infiltrer l’esprit des masses, émerge d’elle-même. Mais il reste totalement un être politique, car même quand le jeune arabe facebook sa life et son statut amoureux (it’s complicated) ou partage des photos de ses soirées surtout celles où ses amis ont l’air imbécile, il le fait avec un je-ne-sais-quoi de politique. L’image de l’Arabe a subi bien des bouleversements depuis le 14 janvier; qu’à cela ne tienne, il suffit de modifier la définition de l’Arabe dans le dictionnaire des clichés. La constante dans tout ça, c’est que l’Arabe reste envers et contre tout un Homo Politicus, version améliorée: Homo Politicus Arabica 2.0
Devrions-nous nous sentir fiers d’être enfin jugés à notre juste valeur, d’être passé du statut du petit rien écrasé par la répression au fiers citoyens qui portent leur démocratie comme une couronne de roses enfin écloses? Non, non, non. Au grand dam des amoureux du rangement systématique, ni l’Arabe, ni aucun autre n’a jamais été un Homo Politicus. Vue de l’esprit dont tout le monde se dit innocent mais dont on retrouve des bribes dans trop de discours.
En ce qui me concerne, je n’ai jamais été un Homo Politicus et ce n’est pas en me donnant une perspective plus flatteuse de ma classification que je vais commencer par m’en sentir honorée. Il en va de mon libre arbitre de ne pas me sentir déterminée uniquement par les règles du système, sans pour autant tomber dans l’illusion trompeuse et ingrate de m’être faite moi-même. Pour vivre, je n’ai pas comme seule alternative la marche forcée ou le besoin irrépressible de me démarquer du groupe pour me sentir exister. Si j’existe en moi-même, j’existe également par tout ce dont je ne suis qu’une sous-partie.
Mon destin n’est qu’une collaboration étroite entre ma condition de départ, des décisions personnelles et des décisions collectives. Je ne suis pas cet être en totalité politique et imbriqué dans sa propre problématique identitaire. Ma liberté c’est de me savoir un être aux multiples facettes, incluant mes dimensions politique et identitaire, que je tiens à faire savoir et valoir, mais dont la condition est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que d’être arabe. Et ça, c’est la négation définitive de l’Homo Politicus.
